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Prosper Morey et Eugène Viollet-le-Duc

Viollet-le-Duc et Morey se rencontrent pour la première fois dans l’atelier d’Achille Leclère où le premier fait un bref passage avant de compléter ailleurs sa formation, jugeant Leclère trop classique. Viollet-le-Duc ne suit pas la voie du Prix de Rome, mais il voyage énormément en Italie par lui-même et les deux étudiants en architecture se retrouvent à plusieurs occasions. À Rome, ils travaillent ensemble au relevé du Cloaca Maxima et de l'émissaire d'Albano notamment. Ils se revoient par la suite en Sicile, où Morey se consacre à l’étude de la cathédrale de Messine. Viollet-le-Duc porte un jugement assez méprisant sur ce collègue, excellent produit du « système » de l’École des Beaux-Arts. Être nommé suppléant au Conseil des Bâtiments Civils en 1837, où Morey est en Grèce, n’améliore pas l’opinion de Viollet-Le-Duc. Morey n'a pas de prétentions artistiques mais tous ses travaux sont très documentés et ne cèdent pas au pittoresque comme beaucoup de travaux italiens de Viollet-Le-Duc. Certaines de ses restitutions seront même réutilisées une trentaine d’années plus tard par l’archéologue Jules Guadet comme les plus vraisemblables.

D’après Jean-Michel LENIAUD, Viollet-le-Duc ou les délires du système, Paris : Mengès, 1994. 225 p.

Jugement de Viollet-le-Duc sur l'envoi de quatrième année de Morey, le Forum de Trajan

« Les conversations se sont bientôt engagées et je suis resté surtout à causer avec Morey. J’en veux un peu à ton oncle, me dit-il, lorsque nous eûmes échangé quelques paroles de reconnaissance, il m’a joué un tour affreux. Tu sais probablement que j’ai fait une restauration du forum Trajan, cette restauration, fort difficile, m’a occupé pendant 4 ans. J’ai travaillé comme un galérien, et ton oncle, dans le Journal des Débats, a dit que ma restauration n’avait pas le caractère de l’antiquité, que c’était une architecture bâtarde et ne rappelant en rien les monuments de l’antiquité, et cependant je n’ai rien imaginé car j’ai tout retrouvé, tout mesuré, et je n’ai rien mis de moi. Tu conçois le chagrin que je puis ressentir d’avoir été jugé si légèrement. – Pourquoi n’as-tu pas répondu ? Le Journal est ouvert à tout le monde, il fallait faire connaître au public que si ta restauration n’avait pas le caractère de l’antiquité, c’était la faute de l’antiquité et non la tienne, puisque toi tu n’as fait que rapporter ce qui existe. – Non, cela est inutile, ces Messieurs de l’Académie, après un examen approfondi de mon travail, m’en ont fait des éloges extraordinaires et je me suis contenté de cela. » Ce pauvre Morey ne pouvait pas supposer que tout en mesurant un monument antique, il était possible de lui ôter son caractère original en le traduisant sur papier avec telles ou telles idées propres à l’artiste. »

[1] Lettres d’Italie adressées par Eugène Viollet-le-Duc à sa famille, 1836-1837. Classées et annotées par Geneviève Viollet-le-Duc, son arrière petite-fille. Paris, Laget, 1970.